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	<description>Conseil en entreprise, formation et accompagnement, coaching</description>
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		<title>la stratégie des plantes</title>
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		<pubDate>Sun, 26 Jul 2015 16:12:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[pierrefrancois]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Botanique et Management]]></category>

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		<description><![CDATA[Les plantes aussi ont une stratégie…   Le chêne : Grandir au dessus de tous. Occuper le maximum de volume… une fois bien installés, on nous voit de loin. Nous mettons du temps à pousser, et nous devons en éliminer plus d’un pour nous imposer. Nous verrons passer des générations d’hommes. Nous enfonçons profondément nos racines. Nous sommes bâtis pour durer.   La jacinthe des bois : Chaque année, nous créons l’événement. Nous profitons des jours qui rallongent, et juste avant que les grands arbres qui nous surplombent ne nous fassent trop d’ombre, nous surgissons, nous couvrons le sol d’un tapis&#160;<a href="https://meristemes.fr/botanique-et-management/la-strategie-des-plantes/" class="read-more">Lire la suite</a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><strong><span style="text-decoration: underline;">Les plantes aussi ont une stratégie…</span></strong></p>
<p style="text-align: left;"><strong><span style="text-decoration: underline;"><a href="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/Chêne-4.jpg"> </a></span></strong></p>
<p style="text-align: left;"><span><span style="text-decoration: underline;"><a href="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/Chêne-4.jpg"><img class="alignnone size-medium wp-image-2253" src="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/Chêne-4-200x300.jpg" alt="Chêne 4" width="200" height="300" /></a></span><strong><span style="text-decoration: underline;">Le chêne</span></strong></span> : Grandir au dessus de tous. Occuper le maximum de volume… une fois bien installés, on nous voit de loin. Nous mettons du temps à pousser, et nous devons en éliminer plus d’un pour nous imposer. Nous verrons passer des générations d’hommes. Nous enfonçons profondément nos racines. Nous sommes bâtis pour durer.</p>
<p> <a href="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/bois-jacinthes.jpg"><img class="alignnone size-medium wp-image-2252" src="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/bois-jacinthes-300x200.jpg" alt="bois jacinthes" width="300" height="200" /></a></p>
<p><strong><span style="text-decoration: underline;">La jacinthe des bois</span></strong> : Chaque année, nous créons l’événement. Nous profitons des jours qui rallongent, et juste avant que les grands arbres qui nous surplombent ne nous fassent trop d’ombre, nous surgissons, nous couvrons le sol d’un tapis bleu. Nous accumulons ainsi assez de réserves pour le reste de l’année. Après notre show, nous nous faisons discrètes.</p>
<p><a href="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/ronce.jpg"><img class="alignnone size-medium wp-image-2257" src="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/ronce-300x200.jpg" alt="ronce" width="300" height="200" /></a></p>
<p><strong><span style="text-decoration: underline;">La ronce</span></strong> : Nous profitons de chaque trouée, là où la lumière pénètre, pour gagner du terrain. Nos tiges se courbent et reprennent racine un peu plus loin. C’est ainsi que nous avançons, d’année en année, jusqu’à couvrir le sol d’un tapis impénétrable. Nous poussons vite et nos épines nous protègent. Nous nous moquons bien de notre impopularité…</p>
<p><a href="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/Ginkho.jpg"><img class="alignnone size-medium wp-image-2255" src="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/Ginkho-300x200.jpg" alt="Ginkho" width="300" height="200" /></a></p>
<p><strong><span style="text-decoration: underline;">Le ginkgo biloba</span></strong> : Nous résistons à tout, aux pires calamités. Notre mode de vie, particulier, ne nous y prédisposait pas. Nous sommes des arbres quasiment fossiles, des survivants. Nous poussons lentement en prenant tout notre temps. On nous respecte, et si la concurrence n’est pas trop rude, nous pouvons vivre plus de deux mille ans.</p>
<p><a href="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/renoue-du-japon.jpg"><img class="alignnone size-medium wp-image-2258" src="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/renoue-du-japon-300x200.jpg" alt="renoue du japon" width="300" height="200" /></a></p>
<p><strong><span style="text-decoration: underline;">La renouée du Japon</span></strong> : Nous envahissons, d’année en année, un territoire de plus en plus grand. Nous profitons de toutes les opportunités pour nous déplacer et nous établir partout où cela est possible. Une fois sur place, impossible de nous déloger ! Nous ne sommes pas spectaculaires, nous pourrions passer inaperçues... avant qu’il ne soit trop tard !</p>
<p><a href="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/Ophrys-abeille.jpg"><img class="alignnone size-medium wp-image-2254" src="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/Ophrys-abeille-200x300.jpg" alt="Ophrys abeille" width="200" height="300" /></a></p>
<p><strong><span style="text-decoration: underline;">L’ophrys abeille</span></strong> : Nous occupons une niche très spécifique. Discrètes, nous ne prenons que peu de place. Il faut se baisser pour nous remarquer. Les connaisseurs nous apprécient. Nous avons besoin d’un biotope très particulier pour nous établir, et d’alliés pour nous y maintenir. Ce sont ces singularités, et notre rareté, qui font notre richesse. On nous trouve quand on nous cherche !</p>
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		<title>La voie des contes</title>
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		<pubDate>Tue, 27 May 2014 05:31:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[pierrefrancois]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[coaching]]></category>
		<category><![CDATA[outils du management]]></category>
		<category><![CDATA[elit]]></category>
		<category><![CDATA[ipsum dolor]]></category>
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		<description><![CDATA[CONTES… MODE D’EMPLOI Certains pourraient trouver des similitudes entre un roman ou une nouvelle, et un conte. Pourtant… Je peux m’imaginer vivre l’histoire du héros du roman ou de la nouvelle, je comprends ses sentiments, son ressenti. Tout cela est abondamment décrit. Je le regarde vivre son aventure intérieure. Je me compare à lui. Il m’invite. Je rentre chez lui et je l’observe, comme un promeneur un peu voyeur. Je pourrais même y trouver des connivences. Dans le conte, il en est tout autrement. Le conte me propose une maison vide. Le conte me décrit des faits, des actions, et&#160;<a href="https://meristemes.fr/coaching/lorem-ipsum-dolor/" class="read-more">Lire la suite</a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: center;"><strong><span style="text-decoration: underline;">CONTES… MODE D’EMPLOI</span></strong></p>
<p>Certains pourraient trouver des similitudes entre un roman ou une nouvelle, et un conte. Pourtant…</p>
<p>Je peux m’imaginer vivre l’histoire du héros du roman ou de la nouvelle, je comprends ses sentiments, son ressenti. Tout cela est abondamment décrit. Je le regarde vivre son aventure intérieure. Je me compare à lui. Il m’invite. Je rentre chez lui et je l’observe, comme un promeneur un peu voyeur. Je pourrais même y trouver des connivences.</p>
<p>Dans le conte, il en est tout autrement. Le conte me propose une maison vide. Le conte me décrit des faits, des actions, et c’est à moi de meubler les pièces. Je pourrais me contenter de parcourir le conte en y apportant un regard extérieur, sans trop m’attarder, la visite d’un château musée dont je ne connais pas l’histoire, juste un lieu de passage. Ou bien je peux m’y installer pour un moment, l’enrichir de ma propre mémoire, le garnir de mes souvenirs. Le conte, c’est moi. Je rentre dans le conte comme dans un rêve, mais ce n’est pas un rêve surgit de ma nuit, un rêve pour moi tout seul. Non, ce n’est pas mon rêve, c’est beaucoup plus que cela : C’est un rêve collectif venu de très loin, du tréfonds d’une ancienne mémoire, transmis par le miracle d’une tradition plus forte que l’oubli, un rêve passé de bouche à oreille, des milliers de fois, déformé, enrichi, remanié, réapproprié, et un jour couché sur le papier, un rêve dont suis le roi, le héros et la fée.</p>
<p><a href="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/photo-ecrire.jpg"> </a><a href="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/photo-ecrire.jpg"><img class="alignnone size-full wp-image-2263" src="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/photo-ecrire.jpg" alt="photo ecrire" width="200" height="160" /></a></p>
<p>Avant d’être lus, les contes étaient écoutés… La première raison à cela, c’étaient que ceux qui les écoutaient ne savaient pas lire ! Raison simplissime, et pourtant évidente. La tradition était orale. C’était la mémoire qui suppléait à l’écrit, une mémoire mouvante et fugace, imprégnée de subjectivité, inspirée d’événements vécus, la vie tout court…</p>
<p>La vérité délivrée par les contes ne passait pas par la grammaire, la syntaxe et le découpage des mots. La vérité apparaissait alors globale, toutes choses liées, indissociables, une vérité ronde et déroulée comme le fil de l’histoire à la veillée, au coin de l’âtre.</p>
<p>La perception du conte passait par la voix, l’intonation, l’accent du terroir, les silences, les gestes et les postures. Elle était collective, l’assemblée regroupée autour du conteur, les regards tendus vers ses mains qui s’agitaient, ou au contraire posées sur les genoux. Ils l’avaient déjà entendu dix fois, le conte, mais chaque  nouvelle récitation apportait son lot de détails imprévus, ou en retirait. Ils anticipaient  tout en attendant la surprise. Ils étaient comme des enfants qui demandent « raconte moi une histoire… », toujours la même sans qu’elle ne lasse.</p>
<p>Le conteur ne pouvait interrompre l’histoire une fois qu’il l’avait commencée. Personne ne l’aurait accepté. Il n’était pas question de couper le fil et de lancer une digression, un commentaire, une analyse. Le conteur était un musicien, son instrument sa voix, la partition le conte. Du lâcher prise de l’écoute naissait le charme, suspendus à ses lèvres, ils suivaient comme un seul homme. Et là se cachait le secret : C’est la totalité du conte qui importait, et non pas son découpage, son analyse aussi intelligente qu’elle aurait pu être. C’était l’impression fluide qui se dégageait, comme une intuition chaque fois renouvelée, et le silence qui suivait…</p>
<p>Les contes n’aiment pas être disséqués. Bien au contraire, ils apprécient qu’on tourne autour, qu’on les observe, qu’on les flaire. Bien vivants sous nos yeux ils se livrent alors en intimité. L’anatomie du conte s’apprécie dans son mouvement et non pas dans l’immobilité d’une bête morte allongée sur la table. C’est un vrai travail, et un art, de savoir extraire le charme et l’intuition des mots écrits, de les extirper des pages de papiers pour leur redonner de la vie.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les contes nous viennent d’une tradition orale très ancienne. De bouches à oreilles, ils ont passé la barrière des siècles, et chaque passeur y a laissé son empreinte. Il n’y a pas d’auteur de conte : Ils appartiennent à personne, et donc à tout le monde.</p>
<p>En fait les contes n’avaient pas d’auteurs déclarés jusqu’au moment où des esprits brillants, munis d’une bonne plume et de quelque notoriété, décidèrent de les coucher sur le papier. De la même façon un entomologiste part à la chasse aux papillons, les attrape au hasard de sa promenade. Les fixant délicatement avec beaucoup d’art et de technique, il les épingle dans sa boite pour la postérité, les ailes bien écartées. Le papillon dans sa boite est-il en encore papillon, voletant de fleur en fleur, butinant, vivant sa vie d’un jour en livrant tous ses secrets fugaces avant de disparaître en laissant sa trace à la génération suivante ? C’est de cette façon que Grimm, ou Andersen, ou Perrault ont fixé les contes, capturés en plein vol et figés sur le papier pour des besoins littéraires.</p>
<p><a href="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/DSC_0407.jpg"><img class="alignnone size-medium wp-image-2261" src="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/DSC_0407-300x199.jpg" alt="DSC_0407" width="300" height="199" /></a></p>
<p>Était-ce œuvre de conservation, travail écologique de préservation des espèces menacées avant que le terme ne soit inventé ? Ou bien était-ce blocage de processus créatif, canalisation de la rivière, assèchement des marais, en quelque sorte une mise au pas de la nature, la prise en main de d’irrationnel, de l’incompréhensible et de l’improbable, le domestication de l’univers du conte qui court la campagne, sauvage et incontrôlé, émotions et sentiments débridés ? Quelle justification avaient-ils, à part leur propre notoriété ? Sous quel prétexte pouvaient-ils arbitrairement choisir celui-ci plutôt que celui-là, et jeter à la trappe des trésors qui auraient mérité, peut-être, être classés au patrimoine mondial de l’humanité ? Nous n’en sauront rien, et nous pourrons encore nous poser longtemps la question de savoir si tout aurait disparu corps et bien sans l’intervention des hommes de plume pour littéralituraliser les contes, ou si, justement, c’est cette littératuralisation qui les a tués…</p>
<p>La question que nous pourrions nous poser, pour échapper à ce dilemme, serait : Et si les papillons continuaient à voleter de fleur en fleur, que nous diraient-ils ? Parleraient-ils de rois, de princesses, de fées et de baguettes magiques ? Nous parleraient-ils au contraire de nos grandes villes, des puissants qui nous gouvernent, de la consommation, de nos entreprises ? Nous parleraient-ils de menaces de chômage, de la solitude dans la foule, du beau miroir de la télévision, le chat botté, le petit chaperon rouge, la belle et la bête revisités par un contexte moderne ? En fait, nous en voyons tous les jours des parcelles, des éclats tenaces dans les journaux, sur l’écran de nos télévisions, au cinéma, partout ces petites griffures qui nous viennent de si loin que personne ne pourrait croire…</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les contes nous emmènent souvent dans la forêt. Ne nous y trompons pas : Il ne s’agit pas de la forêt aimable aux allées bien ratissées, le parc naturel à la main de l’homme dans lequel nous recherchons paix et retour à la belle nature.</p>
<p>Non, nos contes, ceux sortis de notre plus vielle mémoire, débusqués de nos mythes ancestraux, nos contes nous emmènent dans une forêt plus inquiétante. En ces temps très lointains, à l’endroit du pays où nous vivons, la nature était sauvage et plongeait l’homme dans l’effroi. La forêt de ces temps reculée étendait ses ronciers inextricables, ses ravins sans fond, ses arbres entremêlés, un fouillis végétal impénétrable. Les lisières mêmes n’étaient pas franches comme de nos jours, nettes et coupées au cordeau. Les lisières ne commençaient nulle part. Elles s’étendaient sur un territoire incertain où l’homme ne régnait plus vraiment, mais où la forêt n’avait pas encore tout à fait prise.</p>
<p>Dans la forêt où se perdaient nos ancêtres vivaient des géants, des sorcières, des êtres maléfiques qui jetaient de mauvais sorts, qui guettaient les voyageurs perdus pour les entraîner dans des aventures mauvaises. Aussi y allaient-ils contraints et forcés, la peur au ventre, serrant leur manteau contre eux. Ils s’y risquaient sous bonne escorte.</p>
<p>Quelques téméraires dont c’était le métier fréquentaient la forêt : Les chasseurs et les bûcherons. Les chasseurs étaient remplis de courage. Jeunes et beau, ils affrontaient le danger pour ramener le gibier qu’ils poursuivaient. Entre deux chasses, ils revenaient dans leur monde civilisé. Les bûcherons besognaient dans la nature hostile, eux et toute leur famille, parce qu’ils vivaient pauvrement dans des cabanes au fin fond des bois, avec femme et enfants, enfants souvent très nombreux.</p>
<p>Les héros des contes s’engagent souvent dans la forêt dans la poursuite de leur quête. Ils s’y engagent ingénument, sans peur parce qu’ils ne savent pas, et ils apprennent vite. La forêt est un lieu d’initiation.</p>
<p>Quelles sont nos forêts, à nous, lecteurs modernes des contes ?</p>
<p>Dans quels endroits inquiétants de nous-mêmes nous entraînent ces récits toujours bien vivants ?</p>
<p>Où sont nos forêts du début du XXIème siècle ?</p>
<p>Chacun possède sa forêt dans laquelle il craint de pénétrer, et qu’il visite néanmoins en se perdant parfois.</p>
<p><a href="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/La-Clairvoyance.jpg"><img class="alignnone size-medium wp-image-2262" src="http://meristemes.fr/wp-content/uploads/2015/07/La-Clairvoyance-300x249.jpg" alt="La Clairvoyance" width="300" height="249" /></a></p>
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		<title>Management en haute mer</title>
		<link>https://meristemes.fr/storytelling/vestibulum-iaculis-lac/</link>
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		<pubDate>Thu, 14 Mar 2013 19:28:57 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[pierrefrancois]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Storytelling]]></category>
		<category><![CDATA[augue quis]]></category>
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		<description><![CDATA[PÊCHE EN HAUTE MER &#160; Depuis quatre jours, le filet n’est pas allé à l’eau. Le thonier trace sa route sur l’océan désert. Nous avons repassé l’équateur hier, redescendant vers le sud à la recherche du poisson. L’Afrique est à plus de trois jours de mer à l’est. Nous nous éloignons encore. Les journées sont longues à bord. Depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, les hommes se relaient aux jumelles pour traquer le thon. Les pieds écartés pour trouver la stabilité dans le léger roulis, le corps arqué et les bras allongés sur le fut des grosses lunettes binoculaires,&#160;<a href="https://meristemes.fr/storytelling/vestibulum-iaculis-lac/" class="read-more">Lire la suite</a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><strong><span style="text-decoration: underline;">PÊCHE EN HAUTE MER</span></strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Depuis quatre jours, le filet n’est pas allé à l’eau. Le thonier trace sa route sur l’océan désert. Nous avons repassé l’équateur hier, redescendant vers le sud à la recherche du poisson. L’Afrique est à plus de trois jours de mer à l’est. Nous nous éloignons encore.</p>
<p>Les journées sont longues à bord. Depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, les hommes se relaient aux jumelles pour traquer le thon. Les pieds écartés pour trouver la stabilité dans le léger roulis, le corps arqué et les bras allongés sur le fut des grosses lunettes binoculaires, ils fouillent l’horizon.</p>
<p>Nous sommes seuls sur la mer. Nous avons quitté la flottille qui tourne en rond plus au nord. La décision a été prise un soir après une journée sans rien voir, à s’échanger de thonier à thonier des messages désabusés. Le patron, c’est comme cela qu’on nomme le capitaine à la pêche, le patron a juste dit « route au sud » en donnant le cap pour la nuit. A bord, il n’y eut pas de commentaires. Ils le connaissent pour son caractère à chasser tout seul loin des autres, à sortir de la meute, et ce goût de la traque solitaire leur réussit plutôt bien : Ils remplissent régulièrement la cale. L’équipage est payé à la part. C’est la bonne décision du patron qui les enrichit. Plus que cela, appartenir à un bateau qui pêche leur permet de marcher la tête haute en revenant sur le quai.</p>
<p>La pêche au thon tropical est plus une chasse qu’une pêche : le thonier cherche sa proie et c’est souvent une traque épuisante et longue. Le thonier guette un poisson fuyant. Il part à sa rencontre loin sur l’océan et quand il le voit, parce que cette chasse se pratique à vue avec un sixième sens propre au chasseur, le bateau attaque sa manœuvre compliquée d’encerclement. Il lance son filet gigantesque. Il jette un piège béant autour du banc de thons sans plus de repère qu’un trouble léger sur la houle, un reflet plus sombre sur l’eau bleue, au flair.</p>
<p>Ils sont vingt à bord du bateau, vingt marins dans cet espace clos, dans une hiérarchie rigoureuse et bien ordonnée. Ils appartiennent soit au pont, soit à la machine, deux mondes qui cohabitent. Le pont, c’est la conduite du thonier, la manœuvre du filet, l’entretien du gréement, la recherche du poisson, la pêche elle-même. La machine, c’est le tréfonds du bateau, un espace étouffant et hurlant auquel on accède par une échelle étroite, les moteurs, les tuyaux, les vannes, les arbres qui tournent et qui menacent. Sur le pont, la vie est rythmée par le jour et la nuit, on ne met le filet à l’eau que le jour. A la machine il n’y a jamais d’arrêt, sauf à quai quand le moteur se tait. Le patron est le seul maître à bord. Son second dirige le pont, et le chef mécanicien la machine. Sur le pont, le bosco a le rôle particulier de s’occuper de l’engin de pêche, la senne, et de tous ses accessoires.</p>
<p>J’ai passé de longues heures avec le patron dans la salle des cartes. J’ai embarqué la semaine dernière, en pleine mer, transbordé d’un autre thonier de la flottille. Elève ingénieur, je suis en stage pour l’ISTPM, l’Institut Scientifique et Technique des Pêches Maritimes, qui deviendra par la suite IFREMER. Je navigue depuis maintenant plus d’un mois d’un bord à l’autre pour une campagne de mesure sur les sennes. Parti d’Abidjan, route au large, je vais vivre trois mois de transbordements. C’est le troisième thonier que je découvre. Toujours bien accueilli, j’arrive avec mon statut de scientifique, avec mon sac et mes engins de mesure, une sorte d’observateur privilégié, un intrus sympathique dans leur monde si particulier de la grande pêche hauturière sous les tropiques, la grande pêche intercontinentale du thonier senneur congélateur.</p>
<p>Le patron m’écoute avec beaucoup d’attention. Ce que je lui dis le plonge dans la perplexité. J’ai étalé des croquis de la senne, le schémas des nappes de filet qui constituent l’engin, la largeur des mailles, la grosseur et le poids des fibres, la chaîne qui le fait plonger, les flotteurs en surface, un rectangle qui, déplié, ferait onze cent mètres de longueur sur cent trente mètres de profondeur moyenne, près de quinze hectares ! Ce que j’ai mesuré sur les thoniers précédents ne correspond pas du tout à l’idée que l’on peut se faire en surface. Une fois le filet à l’eau, on ne voit rien de ce qui se passe sous la surface. Le pêcheur, aveugle, peut imaginer que la senne, une fois à l’eau, alourdie par le poids des chaînes et du lest, chute rapidement vers la profondeur pour fermer l’accès au thon, l’empêcher de s’échapper. C’est tout l’inverse que j’ai pu mesurer : une vitesse de chute faible, le filet tendu par devant et par derrière, la résistance de l’eau, l’effet du courant, la flottabilité des nappes d’alèze… Tout empêche la senne de descendre vite à sa profondeur. Sur le thonier, le patron peut l’imaginer à cent mètres sous la surface, alors qu’elle peine à atteindre soixante mètres.</p>
<p>- Mais alors, à quoi cela sert-il d’avoir un filet aussi profond s’il n’arrive qu’au tiers de sa chute ? Le poisson peut s’échapper quand il veut !</p>
<p>Je sens que le patron revit tous les coups de sennes ratés, tous ceux où le filet remonte vide, le poisson disparu mystérieusement alors qu’il semblait le tenir.</p>
<p>- Tournez moins vite ! Si vous larguez la senne en donnant moins de vitesse, alors, le filet plongera plus profond.</p>
<p>Il me regarde, moi le scientifique, stagiaire tout juste embarqué, donner mon point de vue sur une technique qu’il pratique depuis des années. Comment pourrais-je imaginer la fébrilité qui gagne tout l’équipage quand la senne part à l’eau : des jours de recherche, le poisson fuyant, le doute et en même temps la fièvre de le tenir enfin ! Et le filet qui se dévide et part à l’eau, la course du thonier contre la vitesse du banc de thon, tout l’équipage là sur le pont à guetter, et même ceux de la machine ! Ralentir le bateau… Ralentir la machine… Attendre alors que le poisson fuit… Dubitatif, le patron regarde mes croquis.</p>
<p>- Tes appareils, là-bas… Tu es certain qu’ils mesurent bien ?</p>
<p>Il jette un regard vers le pont arrière. Contre la rambarde bâbord, là où est rangée la chaîne, le lest de la senne, une masse lourde d’acier, j’ai accroché mes batikimographes, des tubes d’un demi mètre de long, étanches, qui contiennent le mécanisme enregistreur : un cylindre qui se met en rotation une fois le tube à l’eau, un stylet qui inscrit la courbe de la profondeur en fonction du temps, une mécanique d’horlogerie qui doit plonger entraînée au fond de l’eau par le filet dans la manœuvre violente, et remonter intacte pour restituer le précieux enregistrement. Pendus au bout d’une ralingue à la chaîne, je les ai emmitouflés dans un filet sur plusieurs épaisseurs pour les protéger des chocs.</p>
<p>- J’en ai fixé quatre… Et je montre au patron sur le croquis de la senne l’emplacement de mes appareils.</p>
<p>Je n’en ai que cinq avec moi. En mettre quatre sur un seul coup de filet est un risque. Les perdre remettrait en cause la suite de ma campagne. Je veux en avoir le cœur net : comment se comporte ce filet gigantesque une fois à l’eau !</p>
<p>Depuis la passerelle, le second jette un coup d’œil vers nous. Il devine à la tension du patron que quelque chose se trame. Pourtant il ne dit mot. Il sait bien qu’il n’aura pas de réponse à sa question, ou juste un grognement.</p>
<p>- Faut essayer alors !</p>
<p>Moi, je ne rajoute rien. Je plie mes feuilles l’air de rien. Je sais que j’ai gagné le droit à un premier essai. Je croise les doigts. Pourvu que mes appareils donnent au moins un résultat, qu’ils remontent tous, que les rouleaux enregistreur tournent, que les stylets inscrivent leur courbes… Je les ai vérifiés dix fois, je les ai essayés en profondeur lestés au bout d’un filin, je les ai graissés, soignés, bichonnés, et je m’inquiète de devoir les précipiter à l’eau entraînés par les tonnes de la chaîne.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ce n’est que le lendemain, en fin de matinée, que nous virâmes. Sous le soleil presque au zénith, le thonier poursuit sa traque. Le matelot sur l’aileron tribord qui les voit le premier.</p>
<p>- Des oiseaux… Des oiseaux à deux heures…</p>
<p>Le cri alerte aussitôt tout le bateau. Le patron sort de la salle des cartes, pas trop vite pour faire preuve de maîtrise, les jumelles déjà à la main.</p>
<p>- Où ? demande t-il.</p>
<p>- Là-bas… Indique le matelot en tendant le bras dans la direction.</p>
<p>Les jumelles se braquent, celles du patron, celles du second, celles du chef mécanicien monté de sa machine, les grosses binoculaires du matelot qui a repris la pose. J’en ai aussi et j’essaye de distinguer ce qui les alerte. Ils commentent et je ne vois rien.</p>
<p>Le patron donne un ordre de route et le thonier infléchit légèrement sa trace. Les jumelles tournent en même temps que le bateau. Les oiseaux sont maintenant droit devant. J’ai beau écarquiller les yeux, je ne vois toujours rien.</p>
<p>La rumeur a déjà couru tout le thonier. Le cuisinier a laissé ses fourneaux. Tout s’arrête quand on pêche.</p>
<p>C’a y est… Je les ai vus ! Les oiseaux sont des points blancs au ras de l’horizon. Ils plongent, remontent, virent, disparaissent, réapparaissent. Au grand large, ils se ressemblent au dessus du poisson. Ils devinent leurs proies sous l’eau et ils arrivent à tire d’ailes de nulle part. Sous eux, il y a d’abord du tout petit poisson, des anchois, de la gleure comme ils disent à bord, puis du plus gros qui se nourrit des touts petits, puis du poisson encore un peu plus gros, puis enfin le thon. Toute la chaîne alimentaire est là, avec comme premier maillon le plancton qui flotte au gré des courants, de la température de l’eau, de la salinité. La mer n’est pas homogène et les pêcheurs le savent.</p>
<p>Sous les oiseaux, il y a peut être les thons.</p>
<p>Tandis que le thonier s’approche, la bande d’oiseaux se disperse. Le patron n’a encore rien dit. Il a baissé ses jumelles et observe la mer pensivement. Le second guette sa réaction.</p>
<p>- On s’approche pour voir…</p>
<p>Sur la passerelle ils ont compris. Le thonier ralentit sa course. Une main se tend à bâbord.</p>
<p>- Là !</p>
<p>Il y a du poisson, là, sous l’eau bleue, dans la houle. Ils s’excitent tous et moi, je ne vois toujours rien. J’assiste en spectateur à leurs commentaires.</p>
<p>- De l’albacore…</p>
<p>Ils ont vu le gros thon à nageoire jaune, le yellow fin ! Le patron me jette un coup d’œil. Je ne pose aucune question. Je me fais transparent.</p>
<p>- On tourne…</p>
<p>Le patron a juste dit deux mots. Son ton calme contraste avec l’action qu’il déclenche. Galopades sur le pont… Trois matelots courent à la poupe, escaladent la masse de la senne pour grimper dans le skiff, une embarcation de tôle épaisse, lourde, qui glissera sur le plan arrière pour terminer dans une gerbe d’eau dans le sillage du bateau, entraînant avec elle la senne. Le treuilliste est déjà en position à son pupitre, un regard par-dessus son épaule vers le patron installé à son poste sur l’aileron bâbord. Tous suivent le mouvement des oiseaux qui se sont éparpillés à l’approche du thonier.</p>
<p>- Là-bas… Ils plongent !</p>
<p>Un bras se tend à dix heures, et les regards le suivent.</p>
<p>Le thonier à petite vitesse cherche la bonne position pour larguer. Il s’éloigne, il revient, il semble hésiter. Larguer une senne est une opération lourde de conséquences… Le patron a droit à un seul coup. Une fois le filet à l’eau, le poisson dedans ou parti plus loin, il faudra conduire la manœuvre jusqu’au bout, une manœuvre qui dure deux bonnes heures, deux heures de travail épuisant et dangereux à manier les nappes de filet, le lest, à tout ramener à bord bien rangé et lové pour repartir à l’eau à l’occasion suivante.</p>
<p>Je ne vois toujours rien, sinon quelques oiseaux qui s’entêtent à plonger dans la vague à quelques encablures du thonier.</p>
<p>- LARGUEZ…</p>
<p>C’a a été un cri, un seul cri sorti de la bouche du patron, un cri puissant, et puis après il se tait.</p>
<p>Au cri du patron, le maillet du chef du skif s’est écrasé sur le crochet qui tient le câble, libérant l’embarcation. Celle-ci glisse doucement, puis prend de la vitesse, entraînée par son poids. Elle part à l’eau. Elle plonge dans le sillage en se balançant dangereusement. Le skif sert de point d’ancrage au filet, le point fixe d’où s’éloigne le thonier qui dévide la senne sur son arrière dans un mouvement circulaire, pour revenir fermer la boucle, fermer le piège.</p>
<p>- Moins vite...</p>
<p>Le patron prend lui-même les commandes. Il ralentit la course. Tous, interloqués, le regardent. Je sens un flottement, de l’inquiétude. Toute la tension de la pêche est là, palpable. Le poisson fugitif dans l’eau profonde quelque part devant nous, à bâbord, le filet qui ne va jamais assez vite à sa rencontre pour le stopper dans sa course, le poisson qui fait demi-tour, le poisson que l’on ne voit pas, le poisson qui disparaît, et tous sur le pont, tremblants, anxieux de la manœuvre, spectateurs impuissants, s’agrippant aux rambardes comme pour pousser le thonier vers l’avant : aller plus vite que le poisson, gagner sa vitesse, vite… Fermer la boucle…</p>
<p>- Moins vite !</p>
<p>Ils ne comprennent pas. Ils se révolteraient presque devant un ordre aussi absurde. Je les imagine, là-bas dans le skif. Ils doivent se demander : Mais qu’est ce qu’ils font ? Des ennuis de machine ?</p>
<p>Le patron ne dit plus rien, aucune explication, pas de commentaires. Il ne serre même pas les dents, comme indifférent à tous les regards braqués sur lui, des regards qui semblent avoir oublié de chercher encore le poisson, comme si, déjà, tout était perdu, un coup pour rien dans une manœuvre incompréhensible.</p>
<p>Le filet se déroule. C’est moi maintenant qu’on regarde. Ils se doutent bien que j’y suis pour quelque chose et le second se souvient de nos conciliabules dans la salle des cartes. Le dernier batikimographe est parti à l’eau dans le fracas de la chaîne. J’ai serré les poings en le voyant disparaître.</p>
<p>Le thonier revient sur le skif. On récupère la partie arrière de la senne au bout d’un câble. Le treuil va pouvoir commencer à récupérer les centaines de mètres de la coulisse qui ferme le piège par-dessous.</p>
<p>- Doucement au treuil… Pas tout de suite !</p>
<p>Le patron a décidé d’aller jusqu’au bout. Il a dans l’œil le croquis de la senne. Il la visualise là-bas sous la surface. Il la voit encore en train de plonger et le poisson qui court quelque part cherchant à fuir le bruit du bateau. C’est à l’endroit le plus éloigné, au milieu de la longueur du filet qu’elle doit être au plus profond, lui en laisser encore un peu le temps. Le treuilliste a les mains crispées sur ses manettes. Il a envie de crier : « Et le poisson ? », mais il ne dit rien. Il attend l’ordre de virer. C’est un grand silence à la passerelle, un grand blanc. Ce n’est même plus une question de part, d’espèces sonnantes et trébuchantes, la paye qui s’en va sous le filet, qui fout le camp parce que le patron a dit d’attendre, c’est bien au-delà de cela : Une rupture de l’ordre des choses, attendre près d’une semaine à s’user les yeux à la recherche du thon et une fois à portée, mettre le filet à l’eau pour le laisser s’échapper.</p>
<p>- Ok ! On y va maintenant, doucement…</p>
<p>Soulagé, le treuilliste écrase la manette. Les tambours se mettent en route, à avaler le câble ruisselant. La manœuvre est toujours trop lente, mais encore plus lente cette fois-ci. Tant que toute la chaîne n’aura pas été remontée à bord, il restera une possibilité pour le poisson de s’échapper.</p>
<p>Un premier batikimogramphe apparaît. Je descends pour le récupérer. Je les ouvrirai tous ensemble une fois la manœuvre terminée. Les regards sont lourds sur mon dos. Le scientifique… Les mesures… Elles risquent de leur faire perdre tout leur bénéfice, et la fierté de marin de grande pêche, ceux des thoniers, une caste à part.</p>
<p>Je récupère le second appareil, puis le troisième, et enfin le dernier. Je les range soigneusement dans leur filet protecteur. J’ai hâte de les ouvrir, anxieux du résultat de mes mesures autant que du produit de la pêche. Il est encore trop tôt pour voir. Ils commencent à murmurer sur le pont. L’avant de la senne est passé au power block tout en haut du mât. Elle se déplie comme une aile. Le thonier commence à rembarquer son filet. Encore un peu et nous saurons…</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Il est là…</p>
<p>La plus grande partie de la senne est déjà réembarquée, déposée sur la plate-forme arrière en nappes bien rangées, les flotteurs à tribord, le lest à bâbord. Le skif maintient ouvert ce qui reste encore à l’eau, un bassin d’eau profonde qui se rétrécit et dans lequel apparaît le thon.</p>
<p>- Un gros coup… De l’albacore !</p>
<p>La masse des thons grouille dans le filet qui l’enserre. La salabarde se met en action pour les remonter de la mer une dizaine à la fois et le déposer sur le pont, des poissons de près de cent kilos chacun. Il y en aura environ quarante tonnes qui disparaîtront aussitôt avalés par la goulotte qui les descend dans la cale. Tous les marins qui s’agitent sur le pont ont oublié la lenteur de la manœuvre. Le patron est descendu voir les premiers thons remontés par la salabarde, puis il a aussitôt regagné sa passerelle.</p>
<p>Le soir, au carré, il y a débriefing. Nous commentons les enregistrements des batikimographes. Mes appareils ont bien fonctionné.</p>
<p>- Le milieu du filet… Il a plongé à plus de soixante dix mètres !</p>
<p>- L’aile avant a été remontée un peu vite…</p>
<p>- Sa profondeur théorique, c’est cent vingt mètres… Elle n’est descendue qu’à cinquante mètres. Incroyable. Tout le poisson pouvait passer dessous.</p>
<p>Chacun y va de son appréciation. Le bosco émet l’hypothèse que mes mesures sont fausses.</p>
<p>- Et si on avait tourné plus vite ? Qu’est ce qu’il se serait passé ?</p>
<p>Le patron intervient.</p>
<p>- Si on avait tourné comme d’habitude, le filet serait descendu de moitié. Peut être bien qu’on aurait perdu le thon, qu’il aurait filé par-dessous en fuyant le bateau !</p>
<p>- Ou peut être qu’on en aurait pêché le double…</p>
<p>On ne le saura jamais. La pêche à la senne, même si elle met en œuvre des moyens puissants, n’est pas une science exacte. Le patron a pris tous les risques, et il a gagné. A t-il tout gagné ? Ou bien n’a-t-il gagné qu’une partie ? Nul ne pourrait le dire. Il a gagné pour son équipage, et c’est là le principal. Il a forcé le changement, il l’a imposé seul et autoritaire. Il n’a pas partagé ses doutes, distant même vis-à-vis de son second, isolé dans son commandement. C’est la promiscuité du bord qui l’impose. L’équipage prendrait comme marque de faiblesse qu’on l’interroge, qu’on lui demande son avis. Les hommes font leur travail sans relâche et la hiérarchie est forte. C’est la tradition de la pêche. J’ai vu le patron à l’œuvre. Il décide la route, il dirige la manœuvre, il donne ses directives à mi-mots, laconique. Personne ne discute. Sa légitimité ne prête pas à contestation.</p>
<p>Comment cela se peut-il à bord, alors qu’à terre un tel management provoquerait aussitôt l’incompréhension, la querelle dans entreprise, dans usine, dans l’atelier, dans les bureaux ? Quel chef d’entreprise, quel cadre pourrait agir de la sorte avec ses collaborateurs, ses employés, sans se voir aussitôt accusé d’autocratie, de tyrannie ?... Et pourtant quel chef d’entreprise, quel cadre n’espèrerait pas avoir autour de lui une équipe aussi soudée, aussi motivée qu’un équipage à la pêche ?</p>
<p>Le patron de pêche a la légitimité d’avoir été simple marin comme eux tous. Il a pris son rang par le mérite. Il les connaît tous. C’est presque une famille isolée dans ce milieu confiné du bord, en autonomie dans l’environnement hostile de la haute mer.  Non seulement le patron est le représentant de l’armateur, mais il est seul maître à bord. Il jouit d’un pouvoir légal. Et puis ils sont tous solidaires, payés à la part, chacun son pourcentage qui varie selon son rang, unis dans un seul but, gagner leur salaire, durement. Et puis il y a encore plus, la fierté d’être du même bord, d’être meilleur que les autres thoniers, pouvoir marcher bien droit sur le quai !</p>
<p>Ce mode de management n’est pas reproductible… Surtout pas ! Le bateau de pêche est un laboratoire dans lequel on isole un équipage dans des conditions extrêmes. Dans ces conditions particulières, ne vaut-il pas mieux imposer les événements ?</p>
<p>J’ai vécu une autre expérience qui m’a fait connaître une conduite du changement partagée, expliquée, commentée, préparée… l’opposé de la manœuvre du thonier, et pour chacune, le ton était juste. J’étais revenu à terre. C’était au Maroc. La mutation n’était pas moins radicale, il fallait pourtant la mener différemment. Quel leadership devait-il alors s’imposer ? Et la vision partagée de l’objectif ?...</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Choc culturel</title>
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		<pubDate>Tue, 05 Mar 2013 19:31:03 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[pierrefrancois]]></dc:creator>
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		<description><![CDATA[CHANTIER D’IRRIGATION AU MAROC &#160; - Cela ne marchera jamais… Peut être chez toi, en France, mais pas ici ! Il fait trop chaud. Tu vas faire mourir mes arbres… Nous nous tenons sous le rideau d’eucalyptus, à la lisière du carré d’orangers, au cœur du domaine. L’anti-atlas nous surplombe, vibrant de chaleur. Nous sommes à l’extrémité de la plaine du Sous, au sud du Maroc, pas loin de Taroudant. Farid me parle dans un mélange d’arabe, de berbère et de français. Je lui réponds comme je peux, avec beaucoup de gestes. Il a toute une rangée de dents en or&#160;<a href="https://meristemes.fr/storytelling/sed-ut-perspiciat-unde/" class="read-more">Lire la suite</a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><strong><span style="text-decoration: underline;">CHANTIER D’IRRIGATION AU MAROC </span></strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Cela ne marchera jamais… Peut être chez toi, en France, mais pas ici ! Il fait trop chaud. Tu vas faire mourir mes arbres…</p>
<p>Nous nous tenons sous le rideau d’eucalyptus, à la lisière du carré d’orangers, au cœur du domaine. L’anti-atlas nous surplombe, vibrant de chaleur. Nous sommes à l’extrémité de la plaine du Sous, au sud du Maroc, pas loin de Taroudant. Farid me parle dans un mélange d’arabe, de berbère et de français. Je lui réponds comme je peux, avec beaucoup de gestes. Il a toute une rangée de dents en or et il passe du sourire à l’interpellation pleine de colère.</p>
<p>- Et on va donner à boire à cet arbre avec ce tuyau…</p>
<p>Farid brandit un bout de tube plus fin que son petit doigt sur lequel il me montre un drôle de petit manchon en épaisseur, le goutteur. C’est de là que la goutte doit tomber, la goutte qui doit donner à boire à son arbre, car il s’agit bien de « son » arbre. Farid soigne son carré d’orangers comme s’il en était propriétaire, avec amour et jalousie. Il les soigne depuis qu’il est rentré au service du domaine, tout jeune. Le voilà tout ridé et courbé sur cette terre qu’il aime et à laquelle il a tout donné, avec ses sandales en cuir de dromadaire, son pantalon qui tirebouchonne, retenu par la ficelle qui tient lieu de ceinture, son torse maigre et son chèche enroulé sur la tête. Il me regarde de ses yeux plissés. Il s’inquiète de me voir arriver, moi, jeune français de là-bas, qui ne connais rien à ses orangers.</p>
<p>- Chouf… Regarde… C’est pas possible ! Regarde comment on fait ici.</p>
<p>Je le sais bien, comme il a l’habitude de faire, comme il a toujours fait. Farid tient à la main sa houe, une sorte de pelle en forme de pioche large, son outil à tout faire, fouiller les tranchées, désherber, aplanir. C’est avec sa houe qu’il creuse les rigoles, qu’il guide l’eau vers les carrés d’agrumes, arbre par arbre. Il me montre d’où l’eau doit venir, de la seguia, le canal d’irrigation qui l’amène depuis l’oued ou depuis le puits. C’est là qu’il en dévie le courant avec une planche, qu’il crée un débordement vers ses rigoles de terre. Avec sa houe, il guide le précieux liquide par de petits murets successifs jusqu’à noyer le pied de chaque arbre dans une cuvette circulaire de la largeur d’un homme. Les pieds dans l’eau et dans la boue, la tête au soleil, il veille à ce que chacun reçoive sa ration par une rotation savante qui donne à boire à chaque arbre une fois par semaine, au mieux, selon la disponibilité de l’eau qu’il faut distribuer de façon équitable.</p>
<p>- Et tu voudrais qu’on amène toute l’eau dans ce petit tuyau… Tu vas les faire mourir de soif, mes arbres !</p>
<p>Il a raison Farid ! Mon projet parait complètement fou… Toute cette eau nécessaire à l’arbre apportée par un tube de seize millimètre, parce que j’en connais le diamètre avec précision. Pour aggraver mon cas, il ne s’agit pas que d’un arbre : ce tuyau tout petit, il en alimente toute une rangée. J’en ai calculé la longueur, plusieurs dizaines d’orangers !</p>
<p>J’ai découvert le domaine il y a six mois, quatre cents hectares d’agrumes, des orangers, des citronniers, des pamplemoussiers, quatre cents hectares d’un seul tenant, avec cinq puits pour l’alimentation. Le domaine appartient au roi. Hassan II en a beaucoup des domaines comme celui-là, répartis dans tout le Maroc, du nord au sud, et de l’est à l’ouest. Ce domaine de Taroudant est un fleuron, un modèle d’organisation, une terre qui a été plantée du temps du protectorat et que les gérants français restés au Maroc ont maintenu dans l’état, l’alignement des brise vents, l’ordonnancement des arbres, l’entretien des pistes, la taille des arbres, l’agencement des pompes, le nettoyage des seguias, tout un monde structuré autour du douar central, une masse de bâtiments construits en terre séchée, en carré autour d’une grande cour, avec le logement des ouvriers, les magasins et les entrepôts, les bureaux. C’est un motif de fierté pour Farid de travailler là, et de travailler pour le roi.</p>
<p>- Peut-être chez toi, cela marche… Mais pas ici, au Maroc. Il fait trop chaud… Tu vas faire mourir mes arbres !</p>
<p>Farid insiste. Il a lâché le petit bout de tuyau. Il s’est accroupi au pied de l’eucalyptus, et il souffle doucement sur son canoun, le pot de braises sur lequel il a posé la théière. Il la bourre de feuilles de menthe fraîche, de la menthe qui vient de son jardin. Je m’accroupi en face de lui. Il se tient les genoux écartés, les fesses posées sur les talons. Ses gestes sont précis. Il pourrait rester comme cela pendant des heures à palabrer sans le moindre signe d’inconfort. Je sais que moi, au bout de quelques minutes, je ressentirai des crampes dans les mollets, dans les genoux, et qu’il faudra que je cherche une autre position.</p>
<p>Quand je suis arrivé sur le domaine, il a fallu que j’en fasse le plan exact : Dans le bureau du gérant, il n’y avait, punaisée sur le mur, qu’une carte des secteurs, avec le nombre d’arbres pour chaque carré, mais pas à l’échelle. Savoir avec précision combien de mètres séparait tel puits du carré numéro douze n’avait pas d’importance pour l’exploitation. Les dénivellations non plus n’étaient pas connues. Savoir qu’une pente existait suffisait pour laisser courir l’eau de la seguia. J’avais donc du tout arpenter, déroulant mon fil pour connaître les longueurs, mesurant les angles, évaluant les pentes. Parcourant ainsi les pistes et les allées j’avais fait la connaissance de chacun, les contremaîtres, les chauffeurs, les mécaniciens, les ouvriers. Je ne bouleversais encore rien. Ils me regardaient passer avec mes instruments rudimentaires sans se douter un seul instant de ce qui se tramait. Je buvais le thé à la menthe accroupi au coin des brises vents. J’écoutais leurs histoires et j’essayais de trouver les mots pour leur expliquer mon travail. Je sentais qu’ils ne comprenaient pas grand-chose. Je m’intéressais à eux et ils m’accueillaient, simplement. Ils étaient fiers de leur domaine, ils me montraient leurs arbres, ils me faisaient écouter le murmure de l’eau.</p>
<p>Quand les premiers camions sont arrivés, chargés de gros tuyaux, de rouleaux de tubes, de filtres, de raccords, de toute une machinerie compliquée, tous se sont rassemblés. J’avais fait mes plans, calculé mes pertes de charges, dessiné un maillage compliqué, une vaste toile d’araignée sur les quatre cents hectares, un capillaire de tuyaux, un réseau de canalisations enterrées, une trame qui devait réunir les différents forages, car il avait été prévu de creuser plus profond pour chercher l’eau : Les vieux puits n’allaient plus assez loin dans la nappe phréatique, la ressource s’épuisait. J’avais dressé l’inventaire de tous mes besoins, depuis le tube de quatre cents jusqu’à la vannette de purge, en passant par les pots de colle et les manomètres. Tout ce matériel rangé dans les entrepôts bien gardés, chacun repartit vaquer à ses occupations sans plus trop y penser : « On verra bien… Inch Allah ! »</p>
<p>Quand les foreuses sont arrivées et se sont mises au travail dans un grondement mécanique en remuant beaucoup de terre et de boue, et surtout quand nous avons commencé à tracer et à creuser pour enterrer les canalisations, les palabres ont commencées. Nous avions recruté une centaine d’hommes dans les villages environnants pour faire les tranchées, plus d’un mètre de profondeur sur autant de large, alignées sur des kilomètres. C’était un grand remue-ménage qui coupait les pistes, traversait les carrés, bouleversait le paysage. Je me tenais au milieu de tout cela, jeune ingénieur, français de là-bas, tôt le matin pour lancer le chantier, avec mon short et la chemise défraîchie, mon chapeau pour le soleil, et un cahier à la main sur lequel j’avais mes notes, mes plans chiffonnés à force d’être déroulés à même le sol. Ils m’accueillaient toujours. Je buvais toujours le thé, en plus grande quantité parce qu’il me fallait maintenant me lancer dans beaucoup d’explications avec des gestes, des croquis sur la poussière, dans un sabir qui les faisait rire, et je riais avec eux. C’était un peu compliqué. Je me doutais qu’ils ne comprenaient pas bien mais l’eau continuait à couler dans les seguias. Je m’efforçais de ne pas trop perturber avec mes tranchées. Nos discussions se terminaient toujours par « Inch Allah ! »</p>
<p>Quand nous avons mis en eau les forages, il a fallu arrêter les pompes des vieux puits. La mécanique usée s’est tue pour laisser la place au bourdonnement des pompes immergées. Nous avons bâtis les stations de filtration : L’eau dans les goutteurs devait être débarrassée de toute impureté, du moindre grain de sable qui aurait pu boucher les micro orifices… Nous avons comblé les tranchées. L’eau coulait toujours dans les seguias, murmurait dans les rigoles de terre tandis que je menais mes premiers essais à blanc. J’avais un manomètre à la main pour contrôler les pressions, une pipette et un chronomètre pour mesurer les débits, une clé et un tournevis pour le réglage des limiteurs de pression. Je courrais d’un point à l’autre du domaine, vérifiant mes calculs faits six mois plus tôt. Jeune ingénieur, j’avais tout prévu, tout chiffré… Mes abaques me donnaient les pertes de charges avec précision : un débit de n sur une longueur de x, j’avais quatre bars à l’entrée, je me retrouvais avec trois bars trente quatre à la sortie, et je réglais mon limiteur de pression à trois bars… etc…</p>
<p>Les ouvriers, les mécaniciens, les chauffeurs, les contremaîtres me voyaient courir avec un peu d’affolement : je ne retrouvais pas mes pressions, je ne retrouvais pas mes débits ! Mes abaques auraient-elles été fausses ? Je recalculais mes pertes de charges, je faisais recreuser les tranchées pour contrôler le diamètre des canalisations. J’y passais mes journées. Je réglais un carré. Satisfait, j’allais au suivant pour constater que mon ajustement précédent y avait tout perturbé, et je sautais d’un carré à l’autre dans des dérèglements successifs. J’expérimentais la complexité. On m’avait appris qu’un système pouvait être décomposé en autant de sous-systèmes ayant chacun sa solution, et que la somme des solutions correspondait bien à mon objectif. La réalité du terrain était toute autre : mes sous-systèmes s’entrechoquaient, tout s’entremêlait et je ne maîtrisais rien. Les pompes de chaque forage s’équilibraient dans le maillage compliqué des canalisations… Il suffisait d’une poche d’air quelque part pour créer une perte de pression, et j’aurais été bien incapable de mettre le doigt sur le plan en proclamant : « elle est là ! ». La poche d’air se promenait là où elle voulait, et les ventouses dispersées sur le réseau pour permettre à l’air de s’échapper remplissaient plus ou moins leur office. Avais-je parcouru toutes les tranchées ? Un bloc de pierre laissé au fond, ou une grosse racine auraient pu provoquer un point haut, n’importe où… Et il était trop tard pour vérifier ! Je me trouvais perdu devant une inextricable toile d’araignée, un cauchemar de plombier.</p>
<p>Trop exigeant, trop perfectionniste… m’expliqua le gérant, un vieux « français du Maroc » qui en avait vu d’autres ! Tout mon système s’équilibrait, globalement, l’eau gouttait partout où je l’avais prévu, peut être pas exactement le nombre de gouttes dans ma pipette, mais en quantité suffisante ! La somme de mes calculs ne correspondait pas au résultat attendu, mais l’objectif était atteint. Alors pourquoi chercher plus loin ? Il me félicitait plutôt, m’encourageait à continuer sans désemparer. Avais-je le choix ? Je sentais bien que chez lui il n’y avait ni indulgence ni négligence, mais au contraire de la rigueur et du réalisme : Il s’adaptait à la complexité du terrain, aux problèmes multiples. Il se méfiait de la théorie.</p>
<p>- Tu vois, insiste Farid en versant le thé brûlant, la théière portée très haut pour que le jet tombe avec précision en moussant dans le verre. Tu vois, tu ne sais même pas combien de temps il faut laisser l’eau couler pour donner à boire à mes arbres. Il faudrait dix tuyaux comme celui là, et qui coulent depuis le lever du soleil jusqu’au coucher.</p>
<p>Il sentait chez moi de l’incertitude. Au départ, j’aurais eu peur qu’elle puisse me mettre à défaut. Au contraire, je constatais qu’elle me renforçait à ses yeux de vieil ouvrier agricole. Elle m’humanisait, elle donnait matière à discussion. Je n’étais pas l’ingénieur sûr de son fait, assis sur ses convictions. Bien au contraire, accroupi sur mes talons, je me balançais de devant et de derrière dans la recherche de la meilleure position. Je me lançais dans l’explication. Il était prêt à m’écouter.</p>
<p>- Tu as vu le bassin qu’on a construit… le bassin d’évapotranspiration… Le bassin rond en béton dans lequel on mesure la hauteur d’eau qui s’est évaporé dans la journée… Eh bien, un arbre, c’est comme le bassin, il transpire, il consomme de l’eau, et chaque jour, on peut dire la quantité d’eau dont il a besoin…</p>
<p>Farid hoche la tête. Il porte le verre à ses lèvres et boit bruyamment. Comparer un arbre à un bassin en béton ! Je dessine sur la poussière un arbre : le tronc, les branches, les feuilles. Je lui dis que les milliers de feuilles se font de l’ombre les unes les autres, qu’elles bougent au vent, et qu’on pourrait en les posant toutes sur le sol, se chevauchant plus ou moins, obtenir une surface moyenne. Avec mes mains, je mime les feuilles posées sur le sol entre nous. Un oranger comme celui-là, et je lui montre l’arbre le plus proche, on a cette surface, et je trace un cercle dans la poussière. Voilà… L’arbre évapore de l’eau, plus ou moins selon le vent, selon la température au soleil, et il en consomme pour pousser, pour faire ses feuilles et ses fleurs, pour faire mûrir ses fruits. Cela, on peut donc l’estimer, et je fais en balançant la main le signe « plus ou moins »…</p>
<p>- Et tu vas apporter toute cette eau que tu as calculée dans ce petit tuyau !</p>
<p>Je laisse le silence s’installer. Farid cogite. Je sirote le thé fort et sucré. Il m’en ressert un verre.</p>
<p>- On va mettre moins d’eau qu’avant ! Avec les tuyaux, tes arbres auront besoin de moins d’eau. Imagine… et je reprends mes dessins dans la poussière. L’eau, elle vient de la seguia. Elle coule à ciel ouvert. Déjà, elle commence à s’évaporer. Et puis après, tu la guide dans tes rigoles. Elle continue à s’évaporer… Et puis même si tu fais bien attention, la terre en boit déjà une partie. Regarde toutes les herbes qui poussent autour des canaux, et jusqu’au pied des arbres. Ces herbes, elles ont bue l’eau réservée aux arbres !</p>
<p>Farid opine de la tête, et je continue en changeant la position de mon genou droit qui s’ankylose. Je trempe mon doigt dans mon verre et je laisse tomber une goutte de thé sur le sol devant moi.</p>
<p>- Tu as vu cette goutte ? Elle a disparu aussitôt, bue par la terre. Où est-elle, maintenant ? A quelle profondeur ? Imagine que je laisse tomber une goutte, puis une autre, pendant des heures… Je trace sur la poussière les racines de l’oranger, et de l’endroit où la goutte est tombée, je dessine une poche de terre humidifiée. Les gouttes, elles, rentrent comme dans une éponge, elles se répandent, et les racines viennent chercher l’eau dans ce réservoir, et uniquement les racines de ton arbre. Tu prends ta houe, tu creuses sous le goutteur… Tu retrouves l’eau.</p>
<p>- Tu n’apporteras jamais assez d’eau…</p>
<p>- Maintenant, avec la seguia, tu amènes une grande quantité d’eau, dont une partie se perd, deux ou trois fois par mois… Après, c’est chaque jour que tu irrigueras, et si on met dans un seau toutes les gouttes qui tombent, bientôt, le seau déborde.</p>
<p>Je m’enhardie. Ses questions me rassurent parce que je connais les réponses. Farid pourtant regarde dans le vague. Je n’attends pas de nouvelles interrogations pour poursuivre ma démonstration.</p>
<p>- On a mis en eau les oliviers du palais royal de marrakech. Cela fonctionne très bien : Les arbres sont magnifiques… Ils se sont parfaitement adaptés au nouveau système… Et tout est propre dans les carrés, plus une herbe. Ce n’est plus nécessaire de passer le tracteur pour nettoyer… C’est tellement plus facile ! Il n’y a plus que des vannes à tourner… Plus besoin de remuer toute cette terre pour creuser les rigoles et les cuvettes autour des arbres…</p>
<p>- Tu veux encore du thé ? Interromps Farid. Je le sens ébranlé. Marrakech, ce n’est pas Taroudant ! Ici, quand le chergui souffle, il dessèche tout, il vient directement du Sahara, et il souffle souvent… Et puis des orangers, c’est plus fragile que des oliviers… Je les connais depuis des années, mes arbres. Ils ne pourront pas s’adapter.</p>
<p>- Les arbres, ils s’adaptent, et pour le chergui, on en tient compte. On mesure ce que le bassin a évaporé !</p>
<p>- Peut être, mais l’eau dans les tubes, ce n’est pas la même que dans la seguia. On ne la voit pas. Elle fait n’importe quoi : elle remonte même les pentes ! Il y a trop de tuyaux. Cela va tomber en panne. Tout va se boucher. L’eau, il faut la respecter, il faut l’écouter pour qu’elle puisse bien nourrir les arbres. C’est comme si je faisais bouillir le thé pendant deux heures, et que je ne mettais pas de sucre dedans, tu ne pourrais pas le boire ! Les arbres vont tomber malade. Les fruits ne seront pas bons. Personne n’en voudra…</p>
<p>Le silence s’installe. Je balaye de la main mes croquis dans la poussière. Je sais que Farid utilisera mon système de goutte à goutte sans faire plus de commentaires parce qu’il n’aura pas le choix : Il n’y aura plus d’eau venant par la seguia. Je sais aussi que s’il n’est pas persuadé de la qualité de la nouvelle technique, chaque petit problème deviendra un obstacle insurmontable et que bientôt tout se dérèglera, non pas par mauvaise volonté de sa part, mais par un acharnement du sort à prouver qu’on avait tord à modifier une méthode traditionnelle qui avait fait ses preuves. Je sais bien qu’il ne s’agit pas de l’herbe qui ne poussera plus sous les orangers et qu’il coupait pour son mouton, ou de l’eau de la seguia détournée vers son petit jardin pour arroser la menthe et les quelques sillons de légumes. Ces demandes là peuvent trouver facilement des réponses donnant satisfaction. Non, il s’agit de questions qui ne sont pas posées, d’interrogations inexprimées, de croyances bien ancrées. Je pourrais bien argumenter pendant des heures, donner toutes les preuves matérielles, expliquer toutes les causes et tous les effets, rien n’y fera tant que Farid n’aura pas donné du sens à ce que je lui propose. Donner du sens… L’air de rien, en me balançant d’un pied sur l’autre, je continue en poussant un peu plus loin la palabre.</p>
<p>- Je suis allé hier visiter le domaine voisin. Ils voudraient peut être un système comme ici. On a un peu discuté. Ils doivent abandonner deux carrés d’orangers parce qu’avec la seguia, ils n’ont plus assez pour le tour d’eau. Le niveau de la nappe a encore descendu. Il faudrait qu’il neige l’été dans l’Atlas pour réalimenter assez les nappes ! Avec le goutte à goutte, ils pourraient sauver des carrés.</p>
<p>Farid me regarde. Ce que je lui dis là, il le sait déjà. Il opine de la tête. Il imagine ses arbres devenus tout secs, sans feuilles. Il entend le bruit des tronçonneuses qui découpent les troncs. Il voit les tracteurs qui dessouchent, ou pire, il se promène au milieu du carré désert, les souches sur la terre morte comme un cimetière, tout juste de quoi faire courir des chèvres. Il connaît la valeur de l’eau. Il sait qu’elle est rare. Ce sens comme objectif, comme direction à donner à notre projet, nous le partageons. Il remonte un peu son chèche.</p>
<p>- Et si je n’ai plus que des vannes à tourner, qu’est-ce que je vais faire, le reste du temps ?</p>
<p>Ce n’est pas l’inquiétude de ne plus rien avoir à faire. Farid sait rester des heures en silence à regarder la seguia couler, comme envoûté par le murmure de l’eau. Voir l’eau couler, écouter l’eau, toucher l’eau, cela il ne le pourra plus quand les tuyaux de seize millimètres, pas un de plus, auront remplacé ses rigoles de terre. Je viens d’un pays où l’eau est abondante, un pays de fleuves larges, un pays de pluie en toutes saisons, et il ne m’est pas possible de ressentir comme Farid la fascination de l’eau vive qui sort de terre alors que l’oued est sec depuis longtemps. Cette sensibilité à fleur de peau, ce sens de l’oasis ne fait pas partie de ma culture, même si je la comprends, même si intellectuellement elle m’émeut. Alors comment la partager avec lui, le respect de l’eau… L’eau malmenée dans les tuyaux qui perd sa valeur… C’est à lui à se trouver un nouveau sens qu’il puisse accepter, dont il puisse s’imprégner. Devant Farid, je reste impuissant. Tout au plus, je peux lui suggérer… le mette sur la piste…</p>
<p>- Viens, Farid… On va à la station de pompage. Je vais te montrer comment cela marche !</p>
<p>Il me fallait trouver un prétexte pour lui montrer que l’eau est toujours là, bien présente, même enfermée dans les mécanismes. A coté de la station de lavage nous avons construit une station de filtration, une rangée de filtres à gravier, de filtres à tamis, et les systèmes de contre lavage. J’actionne une vanne et je fais jaillir l’eau, une eau claire que je prends dans le creux des mains pour me rafraîchir la tête. Puis je montre à Farid le chemin qu’elle prendra vers son carré d’orangers, je lui explique les vannes de purges qui permettent de laisser couler du débit à chaque instant. Farid m’écoute en silence. Je n’attends de lui ni réponses ni confirmations à mes propos. Je sais qu’il retient tout ce que je lui dis et qu’il emmagasine tout cela pour le mûrir un peu plus tard. Il ponctue mes phrases de « Inch Allah… » pour me signifier qu’il me suit. Puis je l’emmène dans un carré d’oranger déjà mis en eau. Je lui montre les goutteurs, et nous nous accroupissons un moment pour voir les gouttes perler, aussitôt bues par la terre. Il met la main de temps en temps pour en recueillir une dans le creux de la paume, comme pour vérifier que cela est bien mouillé.</p>
<p>- C’est le roi qui l’a voulu ! Il l’a déjà installé à Marrakech.</p>
<p>Farid m’apporte sa conclusion. Le roi est tout puissant. Il sait ce qui est bon pour les arbres. Sans que je l’interpelle, Farid me donne la signification que revêt pour lui tout mon travail au domaine. C’est le roi qui m’a envoyé pour mettre en place un système qui les dépasse. Le roi ne peut pas se tromper. Demain, tous les domaines voisins demanderont ma visite pour que je leur explique.</p>
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<p>Vingt ans après, j’ai voulu revenir à Taroudant et parcourir les allées et les carrés d’orangers. J’appréhendais de ne pas retrouver la fraîcheur de mes souvenirs. Je craignais que le temps qui passe ait enjolivé toutes ces impressions fugaces. J’avais peur surtout de ne rien retrouver de tout ce travail, ou pas grand-chose.</p>
<p>A l’entrée, il y avait toujours le gardien. Ce n’était pas le même que vingt ans auparavant mais il était prévenu de mon arrivée. Il m’ouvrit la barrière. L’adjointe du gérant marocain m’accueillit. C’était une jeune ingénieur agronome. Elle aurait pu faire mon travail. J’avais un peu oublié la géographie des lieux. Elle me guida dans la visite du domaine. Tout était en place : Les stations de forage et de filtration, les batteries de vannes, les rangées de goutteurs. Le système avait même été élargi à de nouveaux carrés. Les orangers, les citronniers, les pamplemoussiers s’alignaient, impeccables, bien taillés, bien verts, chargés de fruits à venir. J’en avais la gorge serrée. J’ai demandé où était Farid. Il n’était plus là, parti pour une retraite bien méritée quinze années plus tôt. Je regrettais de ne pas pouvoir le rencontrer pour le féliciter sur la bonne tenue de son carré d’orangers.</p>
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<p>Cette histoire n’est pas exemplaire. Elle est plutôt banale. Elle me servit pourtant longtemps de modèle. Encore maintenant je m’y réfère quand les objections deviennent fortes devant le changement. Il peut s’agir d’un processus dans une banque, d’une nouvelle machine dans une usine agroalimentaire, d’un nouveau produit pour une équipe marketing : Faire le deuil des anciennes façons et des habitudes bien ancrées passe par le sens que chacun va donner au changement. Chacun le vit selon sa sensibilité et son histoire personnelle. Comment alors rédiger une recette universelle qui donnerait la clé ouvrant à ce monde complexe ? Chaque homme est un carré d’orangers : apporter la solution pour l’un peut provoquer un problème pour l’autre, ou pour les autres, alors comment s’accorder ? C’est la finalité qui compte, la finalité commune qui réunit le groupe, et chacun y apporte ses ingrédients.</p>
<p>C’est l’histoire aussi d’un projet mené en commun, d’une équipe sur laquelle je n’avais pas autorité, mais dans laquelle je comptais. Ma ressource tenait autant dans ma compétence que dans mon ouverture aux autres, ma capacité d’écoute tout en restant moi-même. Je ne pouvais pas douter un seul instant du résultat. Je pouvais cependant me montrer incertain des moyens, et cette incertitude qui n’était pas feinte encourageait chacun à son niveau à apporter sa contribution. Je n’ai parlé que de Farid. J’ai simplifié. J’aurais pu aussi parler de tous les autres : de mon patron en France et de la direction des domaines royaux avec qui je négociait les délais et les coûts, du gérant du domaine qui s’inquiétait pour ses rendements, du service des douanes qui bloquaient mes camions pleins de matériel, des contremaîtres qui se disputaient les tours d’eau pour leurs secteurs respectifs, des chauffeurs qui comblaient les tranchées pour faire circuler leur tracteur, de mes équipes qui remuaient trop de poussière pour les arbres, de la colle qui ne séchait pas, des vannes qui fuyaient… et des autres domaines qui m’attendaient : celui de Mekhnès, de Beni Mellal, de Fez, de Rabat… J’ai choisi de parler de Farid pour illustrer mon propos parce que Farid était un relais. Le courant passait par lui pour se diffuser aux autres sur le terrain. Je n’étais pas maître du message, le message lui appartenait, mais je pouvais favoriser la communication. Il était ma porte d’entrée, une porte à double battant autant pour écouter que dire.</p>
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<p>Cette histoire n’est pas exemplaire parce q’elle est unique : j’échouerais si je voulais la reproduire. C’est en même temps désespérant, il faut chaque fois tout remettre en question, et passionnant,  chaque projet à mener permet de nouvelles découvertes, ouvre des horizons renouvelés.</p>
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